Nous pensons tous qu’ils ont échoué. Eux nous assurent avoir fait de leur mieux. Ils avaient compris, entendu, travaillé. Ils avaient nommé les meilleurs gouvernements, avec les meilleures équipes. Et toujours, chacun était mobilisé comme jamais auparavant. Pourtant, à l’aune même de leurs projets, ils ont échoué.

En 1993, François Mitterrand déclara que, « dans la lutte contre le chômage, on a tout essayé » ; Jacques Chirac ne parvint pas à réduire la « fracture sociale » ; Lionel Jospin fut battu par Jean-Marie Le Pen ; Jacques Chirac, réélu, restaura l’immobilisme ; sous Nicolas Sarkozy, le travail ne paya pas plus et l’autorité de l’État fut abaissée ; François Hollande inversa ses ambitions plutôt que la courbe du chômage.

Emmanuel Macron, candidat autoproclamé du « nouveau monde », promit, pour restaurer la souveraineté des Français sur leur destin, de « transformer » la France en la remettant « en marche », et de changer l’Europe. La déclaration d’intention était prometteuse. Mais une fois au pouvoir, il reprend le mantra de la « réforme » récité par les gouvernants depuis trente ans. Ce glissement de la transformation vers la réforme, les Français en connaissent parfaitement le sens : « réformer », c’est céder au cours des choses ; « réformer », c’est payer plus et recevoir moins ; « réformer », c’est abdiquer devant l’ordre néolibéral.

Trente ans, de 1988 à nos jours, où le lien entre la société et le corps politique, le peuple et les gouvernants, aurait eu besoin d’être plus fécond que jamais pour traverser un moment de bascule historique qui voit les représentations du monde ébranlées, les cartes de la puissance redistribuées, et les vies humaines éprouvées. Mais, au contraire, les Français, comme d’autres peuples, se sont sentis dépossédés de leur souveraineté au profit d’intérêts lointains, essentiellement financiers, et d’organisations technocratiques, qui, en conclave avec les gouvernants, paraissent forcer le cours des choses.

À l’origine, le projet libéral entendait fonder la démocratie dans l’équilibre entre la liberté des personnes, la liberté d’entreprendre et la liberté d’échanger. Ses fondateurs étaient des humanistes. Mais le libéralisme a été dévoyé. L’idée s’est imposée que toutes les aspirations collectives pouvaient être satisfaites et tous les problèmes individuels résolus par l’expansion continuelle de l’économie de marché mondialisée. Cet ascendant pris par la tendance la plus mercantile du libéralisme a été décuplé par le jaillissement des nouvelles technologies et la numérisation du monde. Le profil du consommateur et ses désirs ont été substitués aux droits de la personne et à ses aspirations. L’alliance entre le marché sans limites et la technologie sans conscience exproprie sournoisement les peuples de leur droit à disposer d’eux-mêmes : « un système de libertés sans démocratie a pris le dessus ». Le projet libéral ainsi perverti est un avorton idéologique, le néolibéralisme, que les gouvernants laissent s’imposer alors que les peuples ne l’ont jamais approuvé.

Pendant que le commerce des choses se déploie sans fin, le lien entre les hommes s’affaiblit et les peuples se désagrègent. Les obsessions identitaires et communautaristes déstructurent les relations sociales. Le projet cosmopolitique est remisé – qui croit encore à la paix universelle ou au désarmement global ? La Terre elle-même, responsabilité « inappropriable » de tous les humains, est menacée d’effondrement. L’humanisme est sous l’éteignoir.

Dans le même temps, la politique a été abaissée au rang d’un divertissement confus, souvent violent, sans cesse plus vulgaire, qui laisse l’impression que tout se vaut. Et si tout se vaut, l’engagement est vain, et la République est vide.

Assurément, la construction de l’avenir commun échappe au cadre des institutions démocratiques, et la possibilité même d’une délibération civique s’efface. La politique ne semble plus être le lieu central où s’élabore, se décide et se construit l’avenir de la condition humaine.

En dépit du bouleversement du printemps 2017, le délitement de la vie politique française s’accélère. L’irruption flamboyante d’Emmanuel Macron, dont le coup d’éclat permanent est la marque de fabrique, a dépoussiéré la scène, mais précipité la décomposition des partis républicains traditionnels, et achevé leur marginalisation. Ils n’inspirent aux Français pas plus de confiance, si ce n’est moins, que les extrêmes. Ces derniers, qui exploitent des fonds de commerce aussi datés que leurs dirigeants, en font recette malgré la toxicité de leurs idéologies et l’absurdité de leurs « remèdes ». Leur accession au pouvoir condamnerait la France à l’autoritarisme, à la discorde, à la haine. Aucune force politique nouvelle, capable de réaliser une véritable alternance démocratique, ne s’est constituée à ce jour. La configuration actuelle de la politique française est périlleuse. Nulle démocratie ne peut exister sans opposition effective.

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L’AUTEUR

L’auteur, né au début des années 1970, est un citoyen engagé. Il n’est ni une personnalité publique ni un haut fonctionnaire.
Son parcours l’a amené à connaître tour à tour la politique, l’État, les grandes entreprises, le monde de la finance et l’entrepreneuriat. Son expérience internationale a façonné sa compréhension du monde, et affermi sa conscience de l’identité incomparable de la France.

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